La thèse de la sous-détermination des théories scientifiques par l’expérience (SD) joue un rôle essentiel en philosophie des sciences, du fait que ses enjeux épistémologiques engagent la plupart des grandes questions fondamentales aujourd’hui débattues dans ce domaine. En première approche, la thèse renvoie à l’idée que « l’expérience », comprise comme l’ensemble des données empiriques disponibles – observations, résultats expérimentaux, etc. – n’a pas le pouvoir d’imposer légitimement à tous les spécialistes compétents une unique théorie scientifique : « l’expérience » ainsi comprise reste compatible avec plusieurs théories éventuellement très différentes entre elles, voire mutuellement incompatibles. Le choix d’une théorie au sein de cette pluralité incompatible se trouve ainsi sous-déterminé à s’en tenir aux données empiriques. Justifier la supériorité de l’une des rivales conflictuelles en lice exige alors de faire appel à des raisons par contraste dites « non empiriques » – telles que la simplicité, l’élégance, la compréhensibilité, etc. Or ces raisons non empiriques apparaissent moins contraignantes que celles tenues pour empiriques : elles sont susceptibles de sous-tendre des évaluations comparatives divergentes d’un scientifique à l’autre. La possibilité que les théories scientifiques, y compris celles que nous considérons aujourd’hui comme bien établies, soient ainsi sous-déterminées, suggère que les choix inter-théoriques qui ont été successivement effectués au cours de l’histoire des sciences n’étaient pas inévitables, et que des théories très différentes, voire incompatibles, auraient pu être retenues à la place de celles qui ont été sélectionnées et sont admises aujourd’hui. Cette suggestion est souvent perçue comme inquiétante, notamment en ce qu’elle semble menacer la prétention de la science à la vérité, et plus généralement l’autorité de la science.
Le cours s’emploiera à caractériser la thèse de la SD en s’appuyant sur des textes philosophiques classiques. Diverses formes de SD seront différenciées et chacune sera illustrée par des exemples, notamment (mais pas seulement) en physique. Une attention particulière sera accordée au cas de la mécanique quantique contemporaine, dans la mesure où la SD s’y manifeste de manière particulièrement frappante et sans précédent dans l’histoire des sciences. Nous analyserons la nature et les sources des inquiétudes communément induites par la thèse de la SD, et proposerons une typologie des principales stratégies argumentatives que les philosophes des sciences ont élaborées pour tenter de les dissoudre ou de les minimiser. Ce qui nous conduira à cerner puis à discuter les enjeux épistémologiques fondamentaux de la SD, à savoir :
-La question de la rationalité scientifique : les choix scientifiques effectivement opérés dans l’histoire des sciences peuvent-ils être tenus pour rationnels au sens de imposés par la raison ? Peuvent-ils être considérés comme authentiquement justifiés ?
-La question de l’inévitabilité ou de la contingence de ce qui compte comme connaissance scientifique : les théories scientifiques historiquement sélectionnées au détriment de leurs rivales et tenues pour valides aujourd’hui auraient-elles pu être légitimement autres, voire incompatibles ?
-La question du réalisme scientifique : les théories scientifiques successivement retenues peuvent-elles prétendre être approximativement vraies et contenir une part de vérité croissante au fil du temps ?
-La question du monisme ou du pluralisme scientifiques : plutôt que de sélectionner une unique théorie scientifique à chaque grande étape du développement scientifique, ne pourrait-il être plus bénéfique de développer en parallèle une pluralité conflictuelle de cadres ?

Repères bibliographiques
James Cushing (1994). Quantum Mechanics: Historical Contingency and the Copenhagen Hegemony. Chicago: University of Chicago Press.
Pierre Duhem (1906). La théorie physique, son objet, sa structure. Paris : Vrin.
Willard van Orman Quine (1951). Les deux dogmes de l’empirisme. In De Vienne à Cambridge, Pierre Jacob (dir.), Gallimard, 1980, 93-121.
Thomas Kuhn (1973). Objectivité, jugement de valeur et choix d’une théorie. In La tension essentielle, Gallimard, 1990, 424-449.
Larry Laudan (1990). Demystifying Underdetermination. In Scientific Theories. University of Minnesota Press, C. Wade Savage (ed.), 267-297.