Bonjour
Loup,
Je
reprends point par point tes propos (en
italique)
qui me servent à mieux exprimer mon point de vue.
Je
comprends et partage globalement ta vision (philosophiquement
utilitariste). Toutefois la comparaison que tu dresses entre la crise
actuelle et l’intervention des pompiers ne me paraît pas tenable
et ce pour une raison : l’acte des pompiers de ne pas frapper
à la porte a déjà été accepté par la société, c’est un acte
routinier auquel on a reconnu un bien plus important que le mal qu’il
peut revêtir (la violation de domicile). La procédure est acceptée
et surtout encadrée. Le pompier peut agir sans dilemme moral.
Je suis d'accord avec toi la
comparaison avec les pompiers n'est pas pertinente. Pour les pompiers
la procédure est encadrée et acceptée. Elle est acceptée parce
qu'il y a déjà eu beaucoup d'incendies et que les interventions des
pompiers ont sauvé des vies, elle est encadrée parce qu'il y a eu
des abus dans les deux sens :
intrusions dans la vie privée non
vraiment justifiée et précautions trop grandes freinant les
interventions salutaires. Ici nous ne sommes pas dans ce cas
puisqu'il n'y a ni connaissance de l'acceptation ou du refus, ni
jurisprudence de situation antérieure.
En fait le vrai problème qui se pose
est celui de Machiavel peut-on faire une action dans l'intérêt du
peuple sans son acceptation préalable ? L'action se justifiant
a posteriori.
Et
la raison pour laquelle cette acceptation est importante c’est que
l’être humain et encore plus la société ou la foule n’agissent
pas de façon entièrement rationnelle, n’en déplaisent à l’homo
economicus des économistes. Si tel était le cas, ce serait des
experts qui nous gouverneraient.
Ton opposition avec un raisonnement
purement économique est malvenue car justement les interventions
concernant le coronavirus se font en opposition avec une rationalité
uniquement économique, mettant la santé avant l'économie. Il ne
s'agit pas de consulter des experts économiques mais des
experts scientifiques de la santé.
Cela dit, et je te rejoins sur ce
point, si on consulte des experts scientifiques ceux-ci vont éluder
d'autres aspects comme les inconvénients de mettre à bas certains
garde-fous sociaux et surtout l'acceptabilité des mesures qu'ils proposent et qu'eux-mêmes sont près à accepter. Les scientifiques
agissent plus facilement de façon rationnelle que le reste de la
population. Il serait dangereux, pour décider de ne tenir compte que
de leur seul avis.
Nos dirigeants, chargés de décider,
doivent tempérer avec d'autres considérations et je suis sur que
c'est ce qu'ils font, même s'ils se protègent en faisant semblant
de ne considérer que l'avis des experts scientifiques.
Sur
les réponses à apporter face à l’épidémie, c’est vrai que la
Corée du Sud a obtenu de très bons résultats par la
vidéo-surveillance. Mais d’ailleurs, il est aussi probable que si
l’on tuait et brûlait les individus au moindre symptôme de la
maladie, on limiterait la propagation du virus et on parviendrait à
arrêter plus rapidement la pandémie. Peut-être même qu’avec
cette solution, il y aurait moins de morts ! Je ne sais pas si
l’on est prêt à accepter cela. Ça rejoint en partie d’ailleurs
la fameuse question de qu’est-ce que la « première
nécessité » (quand on voit que les mesures de confinement
vont limiter l’exercice physique mais qu’on peut toujours sortir
son chien !).
L'acceptabilité est certainement
un des facteurs de décision majeure. L'exemple du chien est un bon
exemple : Un expert médecin estimera que promener son chien doit
être proscrit car il n'augmente pas la résistance au virus comme le
fait l'exercice physique et que toute sortie augmente le risque de
contamination.
Mais il est probable qu'interdire de
promener les chiens rendrait le confinement plus inacceptable à
leur maître.
Ce
sont ici des questions de société et celles auxquelles nous sommes
confrontées sont : qui décide-t-on de sauver en priorité ?
Généralement on dit les plus jeunes mais on pourrait trouver pleins
d’objections à cela. De même, faut-il autoriser un nouveau
médicament au risque qu’il tue plus qu’il ne guérisse ?
On
pourrait m’objecter : mieux vaut agir que ne rien faire. Je
n’en suis pas sûr car au-delà du choix de société, il y a le
choix individuel.
Ne rien faire est aussi un choix, un
choix qui engage la société. S'il y a un principe qui semble faire
consensus c'est que la liberté individuelle s'arrête là où
commence celle des autres. Le problème est de fixer cette limite,
mais en général cette limite bénéficie d'un large consensus. Je
suppose qu'en Corée du sud le respect de la confidentialité ne pèse
pas lourd par rapport aux risques sanitaires, mêmes faibles. En
France, le curseur n'est sans doute pas situé tout à fait au même
endroit, mais toute vie en société impose que les individus
limitent leur liberté individuelle. Dans certaines circonstances
exceptionnelles, la société doit pouvoir même fixer la limite en
deçà de ce que la société a elle même fixé pour les
circonstances ordinaires.
Cela
me rappelle (j’espère ne pas trop m’éloigner) le choix de
Sophie, le choix qu’elle doit faire de sauver un des ses deux
enfants. Ce choix est impossible. Je me suis toujours dit que face à
un tel choix, ce qui était important c’était le « soutient »
(moral et juridique) de la société dans ce choix, c’était ce qui
pouvait après la soulager de ce choix atroce et je pense que la
société ne la blâmerait pas et serait compréhensive. [j’ai
conscience de mon utilisation peut-être un peu trop vague de
« société »]
Je suis comme toi un peu vague en
parlant de « société » mais je crois qu'en grattant, on
ne trouverait rien qui puisse changer la pertinence de nos avis.
Pour
revenir sur le sujet initial, c’est vrai que la démocratie est
lente et qu’elle peut tuer par cette lenteur mais c’est à mon
sens le symptôme de responsabilités très individualisées dans
notre démocratie représentative : pour faire un choix qui
engage au-delà de soi, on tâche de respecter les règles de
société, les protocoles, on se réfère aux scientifiques, aux
experts, etc. pour se donner une justification de son choix. Je
n’aimerais pas être un homme politique et faire les choix qu’on
fait en ce moment sans avoir le soutient de la société. Pas parce
que ça nuirait potentiellement à mon prochain mandat mais parce que
je devrai plus tard vivre avec ce choix, seul. Les dictateurs
survivent car ils vivent dans l’illusion de faire les bons choix
quoi qu’il arrive.
Je suis bien d'accord que les
considérations électorales ne devraient pas rentrer dans les
décisions. ( Et j'aimerais tellement être sûr que les décisions
de nos dirigeants soient comme pour toi exempts de considérations
électorales ! Dans la décision prise, un maximum de critères
doivent rentrer en jeu. L'avis des experts en est un, mais ce n'est
pas le seul, nous sommes tous d'accord là dessus.
La nécessité de préserver les
libertés individuelles et des règles de la démocratie en est un
aussi, mais lui non plus n'est pas un critère absolu.
Bon confinement
Hubert